ANDERSCH (A.)


ANDERSCH (A.)
ANDERSCH (A.)

ANDERSCH ALFRED (1914-1980)

Publié en 1952, Les Cerises de la liberté d’Alfred Andersch compte parmi les trois chefs-d’œuvre de la littérature allemande de l’immédiat après-guerre, avec Jan Lobel de Varsovie de Luise Rinser et Le train était à l’heure de Heinrich Böll. Trois chefs-d’œuvre qui sont trois moments de la conscience d’un peuple, trois signes d’une renaissance au lendemain du désastre: comme si la désertion d’un soldat de la Wehrmacht, le passage d’un juif traqué dans une famille innocente, le rendez-vous avec la mort d’un homme et d’une femme qui, dans leur détresse, donnent une signification à leur destin constituaient les seuls événements pouvant éclairer l’histoire et rendre justice aux vivants et aux disparus.

Les auteurs de ces récits avaient été des témoins; après la guerre, dans l’Allemagne du miracle économique, ils eurent encore en commun le fait de déplaire aux pouvoirs. Heinrich Böll fut calomnié et persécuté; Luise Rinser, soumise au même traitement, quitta l’Allemagne fédérale et s’installa en Italie; Alfred Andersch s’exila en Suisse dès 1958 et obtint en 1973 la nationalité de ce pays, où il est mort le 21 février 1980. Sa vie et son œuvre ont été marquées par la révolte, le refus de l’embrigadement et de l’alignement.

Alfred Andersch est né à Munich; son père, officier, fut gravement blessé au cours de la Première Guerre mondiale. La République des soviets de soldats et d’ouvriers est condamnée; le jeune Andersch assiste aux exécutions des communistes. À dix-huit ans, il s’engage dans les Jeunesses communistes et en devient le secrétaire pour le sud de la Bavière. À l’arrivée des nazis au pouvoir, cet engagement lui vaut deux séjours de plusieurs mois à Dachau. En 1944, sur le front d’Italie, il déserte et se rend aux Américains. Après la guerre, il fonde avec Hans Werner Richter le journal Der Ruf , puis il participe activement aux travaux du Groupe 47, dont il est aussi cofondateur. Il lance la revue Texte und Zeichen , découvre Arno Schmidt et Hans Magnus Enzensberger, introduit la littérature étrangère en Allemagne. Son rôle dans la littérature de l’époque est considérable. En revanche, Andersch n’a plus d’illusion politique: le communisme n’a pas tenu ses promesses. Reste l’art, seul moyen de résistance à toutes les atteintes à la liberté.

La parcelle de vérité détenue en tout homme ne peut s’épanouir que dans le refus et la fuite. «Je ne compte plus que sur les déserteurs», écrivait André Gide, le 11 mai 1941, dans son Journal . Trois ans plus tard, un soldat allemand ose accomplir un acte de liberté absolue; il déserte sur le front d’Italie, un beau jour de l’été 1944 et cueille les premières cerises de l’année, fraîches, âpres et sauvages: elles ont le goût de l’abandon et de la liberté tout à la fois, et lui rendent sa dignité perdue.

Zanzibar (1957) reprend le thème de la fuite. L’action du roman se situe en 1937. Les nazis règnent en maîtres. Beaucoup d’Allemands se sont résignés. Quelques-uns ne songent qu’à échapper au drame dont ils sentent l’imminence. Ces fugitifs veulent emporter avec eux une statue en bois qui orne le temple de la ville, craignant que les nazis ne la détruisent. Ils réussiront à s’enfuir et à gagner Zanzibar.

Dans Le Voyage d’Italie (Die Rote , 1960), ce thème de la fuite, imposée en général par une menace extérieure, prend une tournure plus intime: les personnages sont amenés à choisir l’évasion par nécessité intérieure. L’action se passe dans une Venise peu connue, en hiver, dans le froid et l’humidité des brouillards. Franziska veut rompre avec son mari; Patrick a peur de lui-même; Fabio renonce à ses engagements politiques et sociaux. L’important pour eux est de quitter le monde dans lequel ils ont l’habitude de vivre.

C’est d’abord dans le champ de l’intimité, sur un mode mineur, loin de l’histoire allemande, qu’Alfred Andersch invite le lecteur à rechercher la liberté et son exercice, dans les nouvelles rassemblées sous le titre Un amateur de demi-teintes (1963). Le monde intérieur est, en définitive, le seul lieu de vraie libération. Dans Efraïm (1967), un journaliste d’origine juive, à travers son errance, interroge l’Allemagne. Par sa fidélité à ses origines, par attachement à sa patrie spirituelle, il reste un apatride.

Avec Winterspelt: la guerre immobile, octobre 1944 (1974), dernière œuvre romanesque d’Alfred Andersch, la boucle se referme sur un itinéraire exigeant, toujours le même: comment aller jusqu’au bout de son refus, quelles qu’en soient les conséquences? Sur le front occidental, à quelques mois de la bataille des Ardennes, un officier allemand songe à déposer les armes, à se livrer avec ses hommes aux Américains. Le romancier décrit des événements qui auraient pu être et les associe à l’histoire qui se fait: fiction et documents s’entremêlent, l’utopie restant à l’arrière-plan comme le regret de ce qui n’a pu s’accomplir.

L’Allemagne a perdu avec Alfred Andersch l’un de ses grands écrivains et, en même temps, ce qui risque de lui manquer le plus: une conscience. De quelle solitude se paie une telle lucidité, c’est ce que l’œuvre et la vie d’Alfred Andersch nous apprennent.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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